Les images défilent à toute vitesse. Cela fait des heures que ça dure. Je commence à avoir mal au crâne. Je sens des picotements dans mes orbites. Je suis incapable de bouger. Je reste là, la bouche ouverte. Les images que je vois défiler sont mes souvenirs. J’entend une voix. Elle me dit de ne jamais oublier d’où je viens, ce que je suis. Elle dit qu’il faut que je me souvienne. Me souvenir de quoi ?
Je ne suis plus qu’une enveloppe charnelle. J’ai l’impression que mon cerveau est anesthésié. La voix me dit que je dois lutter, que je ne dois pas abandonner, ne pas les laisser gagner. Je ne m’en sens pas capable, ils ont déjà remporté la victoire.
De la bave coule aux commissures de mes lèvres, glissant sur mon menton pour venir s’écraser sur mon torse. Où suis-je ? Il fait noir. La lumière blanche qui m’éblouissait s’évanouit autour de moi, et bientôt je n’y vois plus rien.
Seules les images continuent de défiler. Ils arrivent, je le sens. La peur m’envahit. Je sens mes viscères se nouer, je me sens partir. La voix me dit que je peux résister, que je dois résister, que s’ils parviennent à leurs fins ce sera la fin de notre monde. Ce sera la fin de l’amour, de la beauté, des sentiments. La voix me dit que si je ne fais rien ils nous emporteront ou nous éliminerons selon leurs envies.
Le nombre d’images diminue. Le nombre d’images diminue de plus en plus. Il n’y a plus d’image. La voix me dit qu’il faut que je me lève, que je reprenne conscience, que j’apprenne à maitriser ce que je ressens. J’ai de plus en plus mal au ventre. J’essaie de bouger les doigts, mais ils sont engourdis.
Tout à coup je parviens à cligner des yeux. Je sens la force qui revient. La voix devient féminine. Elle me sussure un “oui” langoureux. Je me relève doucement. Je me met sur les coudes et je regarde autour de moi, mais je ne distingue rien. Il faut que je m’habitue à l’obscurité. Je ferme les yeux. C’est douloureux, mais je me force. Je sens qu’ils s’humidifient. La douleur s’échappe.
Lorsque je les ouvre à nouveau, je distingue la pièce dans laquelle je me trouve. Le sol est métallique, tout comme le siège dans lequel je suis assis. Les murs sont en briques. Il fait froid. Je tremble. La voix recommence à chuchoter. Elle m’appelle. J’essuie la bave autour de ma bouche d’un geste de l’avant-bras. Je me lève. Je distingue une porte en face de moi. Les battements de mon coeur s’accelèrent. Je peux m’en sortir. Peu importe qui sont ceux qui m’ont amené ici, je peux leur échapper. La porte s’ouvre sur un couloir, faiblement illuminé par quelques plafonniers. Puis je la vois. Elle est là, dans l’embrasure de la porte. Elle est belle. Elle semble mal en point. Je lui demande qui elle est. Elle ne répond pas, alors je m’approche doucement. Elle reste immobile.
Mes jambes sont douloureuses. J’ai l’impression que je n’ai jamais appris à marcher. Mes pas sont hésitants. Je parviens à m’avancer jusqu’au mur. Je m’appuie sur celui-ci et je prend une grande inspiration.
Elle est toujours là, sans avoir bougé d’un iota. Je m’écarte du mur, poussant sur mes mains et je m’approche encore un peu d’elle. Elle en fait de même. Lorsque nous parvenons à hauteur l’un de l’autre, je m’écroule dans ses bras. La voix gémit. J’ai l’impression que ça l’excite.
Ce n’est pas elle qui a parlé. Je me laisse doucement glisser à ses pieds, à genoux devant elle. Elle s’agenouille aussi et glisse sa main dans mes cheveux. Elle me regarde fixement. Ses yeux me troublent. Malgré l’obscurité je perçois que leur couleur est intense, transperçante. Elle me caresse la tête. Pendant ce temps la voix continue de crier de plus en plus fort, donnant l’impression qu’elle va atteindre une sorte d’orgasme malsain et pervers.
Elle approche son visage du mien, doucement. Nos nez se touchent. Elle incline légèrement la tête, et maintenant ce sont nos lèvres qui se frôlent. Lentement, elle m’embrasse. Elle passe sa langue sur ma lèvre inférieure, puis sur ma lèvre supérieure. Maintenant la voix hurle. Elle hurle à la mort.
La fille cesse de m’embrasser. Son visage s’écarte du mien. Un sentiment de plénitude m’envahit. Je me sens sauvé. L’être qui me dévisage s’approche à nouveau, et vient poser ses lèvres dans mon cou, puis je sens sa langue sur ma peau. Tout à coup elle me mord, Elle me mord si fort qu’elle fait couler mon sang. Elle me fait mal. Elle enfonce ses dents dans ma chair, et le sang, mon sang, se met à gicler abondamment, inondant mes vêtements bientôt trempés. Elle retire ses crocs et me regarde à nouveau. Son visage est rouge, souillé d’hémoglobine. Je porte la main sur ma blessure pour arrêter l’hémorragie, mais je sais que c’est inutile. La voix éclate de rire. Mes forces me quittent. Comme une réponse à la voix, la fille esquisse un sourire. Je ferme les yeux et je m’écroule. Ma tête heurte violemment le sol. C’est fini. Je suis libre.


